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Texte de Pascale Sablonnières à propos d’un nu dessiné à la mine de plomb

10 septembre 2026

Face à ce dessin, mon désir de description se trouve embarrassé, troublé et c’est bien ainsi. Bien sûr je pourrais commencer par énoncer qu’il s’agit d’un corps de femme nue debout, vu de profil ou presque. Un corps sans âge. Les traits de crayons vifs, mais ni secs ni nerveux, laissent dans le blanc de la feuille tellement de parties du corps, tellement d’inconnus que mon imaginaire se déploie, se balade librement. Est-ce la relation entre tous ces invisibles et ces quelques traits (très) visibles qui me touche ? Est-ce cette espèce de ressort au-dessus du ventre qui m’aimante ? Coude plié ou taille plissée, voir ce qu’on peut. Vrilles sans douleur. Corps sans douceur. Des plis du ventre sortent une fol énergie. Un ventre ça donne la vie. Et le visage attentif se penche comme celui d’une mère mais non pas vers un petit mais vers une jambe au genou (je-nous) plié. A moins que ce ne soit un coude qui crisse près du petit sein au téton tendu. Et ces doigts qu’on voit derrière cette cuisse solide que font-ils là ? Bien-sûr ça se complique. Heureusement que ça se complique.

Ce corps ne s’offre ni ne se dérobe au regard. Il est là pour lui-même, à l’aise dans son intimité, il n’en a que faire de ceux et celles qui le regardent, il existe pour lui-même, comme vous ou moi parfois. Il vit du mieux qu’il peut dans l’utilité de la vie, dans le vide qui l’entoure. Ce corps c’est selon.

À regarder, pourtant assez longuement, cette femme nue se pencher sur sa cuisse, je n’ai pas l’impression d’abuser de ma position de regardeuse. Bien-sûr elle ne peut pas me voir, elle, elle regarde à la hauteur de sa cuisse. Visage et yeux baissés. Elle regarde vers elle-même et pourtant ne se regarde pas. Je n’existe pas pour elle et n’interromprai pas son mouvement, ne la dérangerai pas, je resterai discrète et silencieuse ou presque. Toute entière absorbée dans son geste. Faire ce mouvement-là la situe du côté de celles qui agissent. Ni objet de convoitise, ni passive, elle n’est pas là exposée en attente d’un commentaire, d’un compliment sur sa plastique. Non surtout pas. D’une beauté au-delà de la beauté, de la laideur. Peut-être l’ignore-t-elle. Tellement concentrée, absorbée dans sa dynamique personnelle, tellement impliquée dans l’accomplissement d’un geste étrange pour moi, peut-être machinal (quoiqu’on ne soit jamais une machine). Elle pourrait aussi se regarder faire quelque chose, l’esprit ailleurs, avec une idée derrière la tête (qui pourrait la préoccuper) et avoir devant elle quelque chose qui l’occupe. Serait-elle comme moi si souvent entre peut-être et bien-sûr, libre de ne pas savoir ?

J’allais presque oublier on est trois femmes dans cette histoire, Genevière Baudoin qui peint, dessine et dont je ne sais presque rien si ce n’est qu’elle n’est plus jeune, ce modèle devenu forme dont je ne sais rien du tout et moi qui écris, qui imagine sur vous deux, qui n’êtes peutêtre qu’une. Une contient tant d’autres, tout le monde sait ça, même les plus déterminées, surtout elles. Et puis je ne peux plus le contourner, lui, lui qui est vivant et présent depuis mon tout premier regard sur ce dessin, comme une porte vers l’inconnu, c’est ce petit triangle aux angles arrondis, déposé en équilibre entre cou et haut du dos. D’une grande tendresse ce triangle caresse Que fait-il là ? Présent pour équilibrer ce dessin, pour figurer le poids des choses de la vie, comme la pierre du mythe de Sisyphe ? Ce pourrait aussi être un galet lissé par les années ou une aile d’ange repliée dans son enveloppe attendant la suite des choses. C’est quoi sa raison d’être à lui ?

Il fallait que les questions arrivent, c’est inévitable lors d’une rencontre. Là maintenant elles bousculent, s’affolent, tels des moucherons voletant au-dessus d’un fruit appétissant. Alors profitons de ce moment où tout le monde est très occupé pour remarquer ce discret quoique insistant rond noir en lévitation au-dessus du sommet du crâne. Après-coup je le perçois dans la continuité d’un trait de crayon un peu épais débuté au niveau de la cuisse, il aurait été comme inabouti, oublié là, et sur lequel les autres traits noirs seraient passés sans l’effacer. Ébauche dont reste trace. Palimpseste. Le passé marque reste quoi qu’on fasse, qu’on en fasse. Et à l’extrémité de ce trait venu d’avant, un petit nuage noir, brouillé, presque une échappée belle. Seul dans son coin, il a reçu un coup de doigt ou de gomme. Il a gagné son indépendance, acquis une autre consistance, un peu molle, un peu écrabouillée. Ça confirme la piste d’un passé et d’une volonté relative de l’éliminer. Aux oubliettes le premier projet de femme nue. Et ce nuage noir, tout le monde fait comme s’il n’était pas là, comme si personne ne lui avait marché sur le pied ; il couine. Cette petite boule, réussit à rester en suspens, à jouer au timide qui dit « ne me prêtez pas attention, je ne compte pas, je suis une boulette, presque une erreur ». Mais peut-être a-t-elle copiné avec la pierre angulaire, le galet poli, l’aile de l’ange et va passer par-dessus cul par-dessus tête, rejoindre ce triangle pour jouer, faire des glissades dans le dos du modèle, à l’abri des regards malgré toutes leurs différences. Qui voit ce qui se passe dans son dos ? Mais comment ai-je pu m’éloigner autant de cette femme ? Elle a réussi à me perdre. Peut-être mon intérêt pour elle était-il trop insistant et lui fallait-il me faire dérailler des lignes toutes tracées pour récupérer l’indépendance farouche dont elle a besoin. Sans doute. Un peut-être de plus, je vous avais prévenu, je ne suis sûre de rien.

Je pourrais ne jamais épuiser cette intimité sans indiscrétion, cette liberté de faire, de vivre, mais le trait-fil en haut de la cuisse, je ne sais pas quoi en faire ? Que pourrais-je lui dire ? Qu’il me gêne, oui je ne comprends pas sa raison d’être, et c’est sans doute son rôle. M’arrêter, alors je vais m’arrêter là. Ça suffit de parler d’elle, elle me voudrait passer à autre chose. La vie ce n’est pas que contempler, alors face à cette femme je m’éloigne en la remerciant d’être ainsi, résistante.

 

Pascale Sablonnières

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